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Une porte s'était ouverte sans bruit sur un côté du couloir et elle s'était avancée devant moi, non pas soudainement mais comme une évidence, avancée au rythme décidé du compas de ses jambes sur des talons aiguilles interminables, avec ses bas couture, avec son tailleur épousant parfaitement chaque courbe d'un corps irréprochable, avec sa coiffure impeccable d'un blond si platine que presque blanc découvrant la nuque effilée, soixante ans peut-être mais comme elle est consciente d'être, absolument, un modèle, une icône tandis qu'elle évolue sous les projecteurs de ce couloir, faisant jouer sa taille ainsi qu'un majestueux balancier selon l'axe impeccable du dos le plus droit du monde, soixante ans peut-être mais les formes les plus sculpturales et en même temps une classe folle, comme si Grace Kelly, au lieu de s'applatir façon steak haché au bas d'une route de montagne, s'était fossilisée derrière cette porte-là de ce couloir rougement moquetté pour en ressortir à cet instant précis devant nos yeux incrédules, ondulante, parfaite, intacte sous toutes les coutures, à peine un peu ridée, un peu décolorée par le temps, comme une rose gelée ; elle s'éloigne et elle passe devant cet homme assis qui surveille le couloir et qui comme moi reste suspendu à cette silhouette incroyable, à ce charme intemporel qui s'éloigne à pas maîtrisés, s'éloigne encore un peu et soudain un regard par-dessus l'épaule, lancé, audacieux, nous surprenant, lui, moi, sous l'effet de son charme, juste un regard pour vérifier qu'elle a bien produit son effet, de toute évidence oui, elle a eu ce qu'elle voulait, elle se retourne, elle poursuit son chemin nimbée de son aura, déplacée, irréelle, photographique.

(Ceci étant le maillon tardif d'une chaîne aimablement refilée par Klixte, je propose donc à _El_, Cinn et... Gauthier, tiens, pour meubler ses vacances, de raconter leur rencontre, réelle ou non, avec une personne célèbre.)

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Mais le temps passe, le temps passe, et avec cette fichue douleur récidivante au poignet j'en ai oublié l'anniversaire des trois ans de ce blog. Lequels trois ans furent pourtant fêtés dignement en un lieu historique par d'historiques personnages réunis pour une véritable apothéose de drague à la noix ici.

Or si vous avez bien lu l'article, honorés lecteurs, vous savez donc que je tiens un numéro de portable de dragueur à la noix de compétition, bonne présentation, expérience dans de nombreux domaines, à la disposition de toute jeune fille qui souhaiterait « faire un petit métisse », ou de n'importe qui d'autre à n'importe quelles fins. Si ça n'est pas un joli cadeau d'anniversaire.

Plutôt que vendre mon importante collection de trophées (cartes de visites, mails, numéros de téléphones, adresses de Myspace, mèches de cheveux, bouquets de fleurs fanés, rognures d'ongles) un de ces soirs sur Ebay pour connaître enfin la fortune, je lance donc un grand concours à la noix, disons jusqu'au 31 août minuit, dans les commentaires de cet article ou sur votre propre blog (en signalant votre participation ici dans les commentaires) si vous en avez un, sur le thème : que peut-on faire avec le numéro de téléphone de ce dragueur à la noix ? Les propositions seront ensuite évaluées par un jury composé de moi-même.

Le gagnant ou la gagnante verra ses louanges chantées par la souris et recevra le numéro de téléphone en question.

Étonnez-moi, Benoît.

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La souris se trouvait au jardin du Luxembourg – eh oui, où d'autre ? - pour observer, non les mœurs des DLN, mais celles d'un adorable couple de sittelles qui avait nidifié dans un tronc d'arbre creux et opérait de joyeux allers-retours pour nourrir sa duveteuse progéniture. Mais tandis que la souris observait les oiseaux, elle oubliait qu'elle était elle-même proie pour un animal d'une tout autre espèce.

« Salut, je t'ai vue passer tout à l'heure, j'aimerais faire ta connaissance. »


L'approche est sobre, classique, laissant peu de place à l'esquive puisqu'il vous incombe alors de motiver votre refus d'une gentille proposition de compagnie. Pas moyen, donc, de poser son baluchon pour déjeuner tranquillement au Luco. Qu'à cela ne tienne, pourquoi pas – et la souris s'éloigna à regret de ses sitelles, peu désireuse de révéler l'emplacement de leur nid à ce genre de matou.

« Tu viens d'où ? Lui dit-il. Moi, je suis Caraïbe. T'as un accent, non ? »


Tiens, déjà entendue, celle-là. Sans doute un stratagème pour amener la souris à parler d'elle ; foin du loup, questionnons-le donc sur ses Caraïbes. Et voilà le dragueur des îles tout employé à détailler les multiples avantages d'une relation avec lui, voyages sous les tropiques, invitations à venir dîner chez lui pour goûter la cuisine de là-bas, non, vraiment, c'était la belle vie qu'il m'offrait. Sauf que pendant ce temps-là, mon déjeuner, lui, ne s'ouvrait pas tout seul. Qui a déjà essayé d'ouvrir un emballage de pumpernickel récalcitrant avec une seule main comprendra ma détresse. D'où une addition importante à faire aux lois générales et particulières des dragueurs  à la noix : un DLN, ça ne sert pas seulement à rien. Parfois, quand vous avez le bras en attelle, ça peut vous ouvrir votre déjeuner. Même s'il s'y est pris comme un manche en renversant la moitié du paquet par terre (c'est les sitelles qui vont être contentes), ça mérite d'être noté.
Seulement, le voilà qui prend ses aises, essaye de caresser le menton de la souris qui en bondit sur place de surprise. Et continue sur un ton pour le moins étrange :

« Tu sais, moi, j'adore les blancs. Non, sérieux, j'adore trop les blancs. Je me sens trop bien avec eux. Limite, je me sens plus blanc que noir, tu vois.
En fait, ce que je voudrais  vraiment, c'est faire un petit métisse, avec une blanche, tu vois. J'aimerais trop ça. Ça te dit pas, qu'on fasse un petit métisse ensemble ? »

Nous y voilà. Ça manque de discrétion, franchement. Je veux dire, même avec toute la bonne volonté du monde, si je sors un enfant café au lait à l'homme qui partage ma vie, il va flairer l'arnaque direct.

« Non mais on est pas ensemble, on fait juste un enfant ensemble, tu vois ? »

Oui, je vois assez bien, en effet. Je vois aussi très bien le wannabe papa me laisser l'enfant en souvenir et ne plus jamais s'en soucier. Mais le voilà déjà reparti dans ses délires saumâtre en noir et blanc :

« Tu vois, aux Caraïbes, le problème, c'est que c'est trop mélangé, les blanc, les noirs, tout ça, c'est trop mélangé, c'est pas bien, pour moi faut pas tout mélanger. »

Autrement dit, le même qui m'aurait certainement traitée de raciste si j'avais refusé de faire sa connaissance est en train de tenir un discours digne du plus farouche partisan de l'Apartheid. Mais attends, c'est pas toi qui vient de me faire une proposition de métissage, là, tout de suite ? Pas à une contradiction près, décidément, ce garçon.

« Non mais vraiment, on devrait faire l'amour ensemble, tu verras, ça te plaira. »

Ceci murmuré de la demi-voix qui annonce que l'on est, quand même, un peu conscient du déshonnête de ses propos. Mais enfin j'avais cru être claire, je vis en couple, je suis même fidèle, je suis pas intéressée.

« Mais c'est pas grave, ça ! Tant que tu vas pas avec tout le monde, c'est bon, t'es fidèle. L'important, c'est de pas aller avec tout le monde. Après, deux, trois, ça va. L'important c'est d'être fidèle toujours aux mêmes : moi, plus un autre, ça va. »

Jeunes souris, prenez-en de la graine et écoutez les paroles pleines de bon sens de ce grand théoricien de la fidélité à plusieurs : tant que vous « n'allez pas avec tout le monde », ça va. Autrement dit, si l'on suit sa logique il suffit d'exclure une seule personne du champ de ses amours pour ne pas mériter le nom d'infidèle. Il suffit de ne pas coucher avec un seul homme, et vous ne couchez plus avec tout le monde.
Et ce jour-là, croyez-moi, la souris savait très exactement qui était l'homme avec qui elle ne coucherait pas.
Définitivement, ça ne mordait pas, malgré les alternances de cajoleries et d'aigreur, la souris continuait de picorer stoïquement son pain aux céréales en regrettant ses sitelles, se rapprochant régulièrement du bord opposé du banc chaque fois qu'il essayait de la toucher. C'était un pique-nique un peu pénible, voilà tout. Il insista quand même pour me donner à tout prix son numéro de téléphone avant de s'éloigner vers ses yeux plus hospitaliers.

Reste que je ne sais pas trop ce qui est le plus inquiétant en définitive, qu'un individu puisse me faire des propositions très explicites à une heure de l'après-midi, en plein soleil dans un jardin public, ou que j'en sois blasée au point de ne pas même songer à lui allonger une droite en hurlant ma mère.

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Après des mois passés dans d'intenses douleurs, la souris reprenait enfin la piscine, ce qui lui permit, outre de se meutrir à nouveau le poignet, de retrouver ses petits camarades parmi les flots bleus.

Et parmi eux ce grand dadais, toujours si content de sa technique au crawl, jamais avare de grands sourires supérieurs lorsqu'il vous envoie un coup de pied, toujours à montrer ses muscles du haut de sa fatitude, toujours à rechercher le contact physique ambigu, toujours à adresser aux filles des regards pleins de cils. Déplacé personnage.

Or au moment où chacun va chercher son petit matériel à sa taille au début du cours, le voilà qui, voyant revenir la souris avec ses petites palmes et ses petites planches, lui lance ces mots, les premiers qu'elle ait entendus de sa bouche :

"Bah alors, tu m'as pas apporté mes palmes ?"

Bin non, comment tu veux, chacun choisit sa taille, banane.

"Ma taille ? La plus grande, bien sûr !" ajouta-t-il, tout fier de lui, d'un air entendu.

Le pire, outre les sous-entendus fins comme une baleine, c'est qu'il s'agissait sans doute d'une manifestation de sympathie. Mais quand même, la seule manière qu'il avait trouvé de manifester son intérêt, celui-là, c'était de me demander de lui servir de boniche.

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Les mains enfoncées profond dans les poches de sa veste en jean, écouteurs autour du cou, queue de cheval moussue nouée d'un improbable chouchou, contenance tortillée et rire mal à l'aise, clichés verbaux au coin de la bouche, la collégienne me faisait penser avec attendrissement aux heures sombres de mon adolescence - à ceci près que jamais la souris n'eût osé taper la discute avec un joli blondinet à barbe de chat comme le faisait présentement la collégienne dans cette librairie où la souris laissait traîner ses grandes oreilles ultra-sensibles.

Lequel blondinet répondait avec enthousiasme aux avances gauches de la collégienne par des développements non moins surprenants sur les différents maux dont il était atteint, troubles nerveux et spasmes musculaires,  soucis dermatologiques, prédispositions familiales aux maladies de Parkinson, Alzheimer, Creutzfeld-Jacob, pathologies cardio-vasculaires et sanguines, macabre exhibition de sa chronique médicale intime.

La souris écoutait, dubitative, cette insolite parade nuptiale, songeant que c'était tout de même une drôle de manière de pécho et un tableau plutôt dissuasif pour la donzelle.

Et puis elle réfléchit deux secondes à sa propre adolescence. Aux goûts qui étaient les siens à cet âge-là. En fait, un garçon qui se serait présenté comme menacé par trente-six épées de Damoclès consanguines pendues en permanence au-dessus de sa tête, elle aurait trouvé ça hyper romantique et tellement courageux, tu vois, nan mais le pauvre. Il aurait acquis une ténébreuse originalité. Elle aurait été vachement touchée qu'il ose lui dire tout ça. Elle lui aurait trouvé un charme dark gothique fou. Et elle aurait été d'autant plus amoureuse de lui qu'il semblait plus voué au trépas, en lutte contre la mort et la fatalité, flattant son goût adolescent d'être contre, et elle se serait juré de l'aimer quand même, et aurait échaffaudé un grand drame crépusculaire dont il aurait été le héros tuberculeux, le soir, en s'endormant, après avoir révisé son contrôle de maths.

Non, en fait, une tactique en béton, le blondinet.

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Près de deux mois sans nouvelle de la souris. A-t-elle été baillonnée par un gang de PUA ? Kidnappée contre une rançon en adresses MSN de filles chaudes ? Embarquée dans la voiture d'un inconnu qui lui proposait des bonbons à la noix ?

Que nenni.

La souris avait mal à sa papatte.

La souris tapotait piteusement à main gauche seule son clavier d'ordinateur, et encore, en loupant les touches, endormie par des doses massives d'analgésiques, et encore, lentement, abrutie par une douleur hypnotisante parce que les analgésiques, c'est comme les dragueurs de rue, ça tient pas ses promesses.

Mais la souris va mieux, merci. La souris is back.

Et puis l'autre jour, en remontant une petite rue bordée de jardins où le printemps commençait à poindre dans la douceur du soir tombant, la souris, levant le nez, commença à émerger de ses brumes pour apprécier à nouveau l'instant qui passe et d'un même regard apercevoir le gros camion-poubelle qui prenait presque toute la largeur de la petite rue à peu de mètres en amont.

inquiétude de la souris. Rester bloquée en voiture derrière un camion-poubelle, c'est désagréable. Rester bloquée à pied derrière un camion-poubelle, c'est irrespirable.

La souris s'approcha donc d'un pas hésitant, guettant dans le crépuscule le ballet agile des hommes qui manoeuvraient les lourdes poubelles vertes à l'arrière de la bête, histoire de ne pas se prendre un coup de benne (la souris est un animal maladroit) (et douée pour être toujours au mauvais endroit) (juste dans vos pieds).

Mais les voici qui se retournent, l'un d'eux arrête un instant le chargement, s'écarte pour laisser passer la souris en lui indiquant d'une gracieuse révérence le petit espace laissé libre sur le côté du camion, mais après vous mademoiselle, je vous en prie. La grande classe. La souris se pressa de passer après avoir également révérencé, et remercié d'un sourire qui déclencha une chaleureuse ovation.

Les camions-poubelles, faut croire que c'est comme les citrouilles. Un peu de magie suffit pour les transformer en carrosses.

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La chanson a quelque chose de lancinant. C'est vrai ça, les personnages ne varient pas beaucoup : une ou plusieurs souris, un ou plusieurs dragueurs, à la noix ou non, et une fin de préférence en queue de poisson pour les acides gras essentiels. C'est structurel et inévitable : le sujet ne se renouvelle pas. Il se duplique, il prend des formes diverses, mais au fond, les dragueurs de rue, ça revient un peu toujours au même.

Et parfois certains d'entre vous, peuimporte qui, trouvent l'air sacrément triste, voire  déprimant. Avouons-le, ça dépend en partie des saisons. Le dragueur d'hiver n'est pas le même que le dragueur d'été. Autant ce dernier est foisonnant et inventif devant les souris parées de leur plumage d'été, autant l'autre, celui qui nous occupe en ces mois frisquets, a quelque chose de sinistre. Il drague en période creuse. Il drague des trucs emballés de grands manteaux pas franchement affriolants. Il drague en soufflant sur ses doigts gelés. Son activité a quelque chose d'un acharnement revanchard contre la nature. Les dragueurs d'hiver ont donc souvent un air plus glauque encore que ceux de l'été.

Mais pas seulement.

Revenons aux fondamentaux : ce blog est un blog drôle. Enfin il essaye. Mais il a avant tout pour but de montrer une réalité, celle de l'agression permanente dont sont victimes les femmes à Paris, simplement en sortant dans la rue. Agression qui ne dit pas son nom, qui se fait passer pour flatteuse, mais qui n'en est pas moins une intrusion violente dans votre droit à vivre en paix.

Je ne sais pas si c'est la même chose ailleurs, mais tous les témoignages que j'ai eus concordent : il y a bien une spécificité parisienne. Donc je tourne autour de ce thème-là. Qui est quelque chose de fondamentalement déplaisant. C'est un fait, quoi qu'on y fasse. Les dragueurs à la noix, essentiellement, ce sont des hommes qui font pleurer les filles. Pas pleurer des rivières, non, pas pleurer d'amour ou de regrets, mais pleurer de rage et d'impuissance, pleurer sur leur faiblesse, pleurer de ne pas pouvoir mettre un pied dehors sans être vulnérable aux injures du premier ostrogoth venu. C'est un fait sociologique aussi, puisque les dragueurs à la noix contribuent, et pas qu'un peu à mon avis, à tendre les rapports entre les gens dans la capitale, à faire monter le niveau d'agressivité ambiante, et à transformer les parisiennes en forteresses ambulantes - ce qui ne facilite pas ensuite la tâche aux gentils garçons, ni aux forteresses susdites pour rencontrer l'homme de leur vie d'ailleurs.

Evidemment, transformer les dragueurs à la noix en sujet de blague, ça aide. ça permet de se réapproprier l'espace public, au mieux, et de redevenir une souriante souris citadine sûre d'elle, riant au nez des noix. Au pire, de surmonter quelques très sales souvenirs. La perspective de faire un article de blog fait prendre patience, c'est sûr, la souris est bien moins vulnérable lorsqu'elle connaît déjà sa revanche. Il n'en reste pas moins que la souris préférerait, oh oui, de loin, n'avoir jamais de matière à article et n'avoir jamais eu à ouvrir ce blog. Car le fond du sujet n'en reste pas moins très, très déplaisant. C'est ce qui fait que malgré les excès, le féminisme reste un discours légitime et pas une vocifération de frustrées aigries (bon, avec une exception pour toi, évidemment, qui traitais courageusement depuis un forum la souris de "petite nana complètement soumise à l'ordre machiste" et prenais le lien vers FTS pour une publicité, mais après tout il y a aussi des femmes stupides, c'est ça l'égalité des sexes).

Alors finalement, j'avais fait ce blog essentiellement pour réconforter et faire rire les souris, mais qu'il soit lu essentiellement par des hommes, c'est très bien et c'est très utile. Parce que les femmes sont au courant de cette réalité. Pour elles toutes, c'est une évidence. Les hommes, non. Ils ne la vivent pas. Jamais comme ça. Ils ne la ressentent pas. D'où des réactions bien souvent ironiques : "oh, trop dur, tu te fais tout le temps draguer" "ah, quelle horreur, t'es super belle, ça doit être un calvaire", quand ils n'interprètent pas la geste souricienne comme un procédé de drague particulièrement pervers visant à donner à une souris un peu blette de la valeur ajoutée sur le marché du flirt internautique.

Donc - ce blog n'est pas un appel au secours, ça va, merci. Mais quand vous percevez le dégoût à travers les sourires, quand vous avez, vous aussi, envie de vomir au tournant d'une réplique qui peut sembler drôle sortie de son contexte, quand à la longue vous trouvez les contes de la mère Noye franchement pas drôles, pour moi, c'est encourageant et c'est un progrès. Quelque chose est passé de mon message.

Si ce blog peut servir à faire partager un peu, outre la bonne humeur, l'expérience vécue de cette violence constante et contribuer à faire changer l'opinion commune sur la drague, cette joyeuse gaudriole bien française, cette plaie de la vie urbaine, alors j'aurai pas accumulé ces tas de noix pour rien.

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La souris en hiver, c'est pas un animal qui hiberne, mais pas loin.

La souris en hiver s'enveloppe dans long manteau noir, enfile ses gants noirs et met son chapeau noir. Un vrai chapeau de dame, fragile, rigide et hors du temps.

Vous allez dire : voilà. La souris, elle se trimballe avec un instrument bizarre, elle met des chapeaux, elle fait tout pour attirer l'attention sur elle, qu'elle vienne pas se plaindre ensuite. Vous aurez raison, et vous n'en serez pas plus avancés.

Samedi soir la souris, avec son grand manteau et son grand chapeau, se hâtait vers quelque but souricier, et son intrigante silhouette de souris en hiver créait quelque émotion de l'autre côté de la rue.

Deux hommes, qui se mirent à siffler.

D'abord un sifflement bref, modulé. Le genre de sifflement qui peut servir à appeler n'importe qui, et qu'on peut donc, comme toute souris qui se respecte, allègrement refuser de prendre pour soi, puisqu'on n'est pas n'importe qui.

Puis divers autres essais, d'autres sifflets interpellatifs variés qui ne laissaient plus de doute sur les intentions des deux pères siffleurs dans une rue bien vide - ils voulaient que la souris se retourne, histoire de voir la tête sous le chapeau.

Mais la souris n'aime pas trop qu'on la siffle.

C'est un peu le dernier degré de dépersonnalisation, le sifflement.

Les apostrophes "de loin" visent à contraindre leur objet à faire le premier pas rien qu'en les remarquant, tout en évitant de s'adresser directement à la personne, car il faudrrait pour cela assumer son intérêt. Tout en haut, vous avez le "mademoiselle", qui peut s'adresser à n'importe qui portant jupon. Le "eh" ou le "eh, pssst", un peu plus détestables, qui sollicitent l'attention, s'adressent à une personne mais sans assumer vraiment la personne à laquelle ils s'adressent. Et tout en bas, le sifflement, qui peut se faire passer pour n'importe quoi, une manifestation de joie, un signal entre camarades, et interpeller n'importe quel être vivant, un chat, un âne, un chien, une femme : en sifflant, le dragueur à la noix peut toujours prétendre avoir voulu autre chose que s'adresser à la demoiselle, si elle ne répond pas : l'honneur est sauf ; et en même temps, il lui demande de se reconnaître dans une interpellation qui pourrait aussi bien s'adresser à son clebs.

Mais ces deux-là ne renonçaient vraiment pas à leur souris, et se lancèrent dans un véritable concert, poursuivant la souris d'une suite endiablée de sifflements de toutes sortes, de roucoulades pressantes, de trilles de plus en plus spectaculaires, sérénade désespérée et surenchère de virtuosité pour attirer l'attention. La souris, imperturbable, poursuivait son chemin. Le dernier son qu'elle entendit fut un départ de percussions, comme si les deux s'étaient pris une poubelle, ou empêtrés dans des cartons - comme s'ils commençaient à faire vraiment n'importe quoi, pourvu qu'elle se retourne, bon sang, avec son foutu chapeau.

Pour tourner la tête aux sifflements, on attendra quelques semaines encore - le radoucissement de l'air, le moment de remiser les chapeaux, et le retour des oiseaux.

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La souris fait partie d'un club de natation (j'entends d'ici le murmure d'approbation de ceux qui imaginent déjà une souris fuselée par les flots fendant l'eau d'un corps ferme et frétillant). Le club de natation de son boulot (j'entends d'ici le murmure de déception de ceux qui trouvent que l'ambiance comité d'entreprise, c'est tout de suite moins sexy).

Ce qui est amusant, du coup, c'est qu'on se retrouve à faire connaissance en maillot de bain avec tout un tas de gens qu'on n'aurait jamais rencontrés tout habillés – des gens qui travaillent dans un autre bâtiment, des gens avec qui on n'a pas de liens professionnels, des gens qui ne savent même pas que vous existez et réciproquement et pourtant on est dans la même boîte. C'est plutôt sympathique. Et puis même, tiens, quel hasard, on se retrouve dans le métro en sortant, avec les cheveux tout mouillés. Et puis même, tiens, quel hasard, on prend la même ligne dans le même sens. Et puis même, tiens, quel hasard, on descend à la même station. Et puis même, tiens, quel hasard, c'est pour attraper le même train. Ouf, on descend quand même pas à la même gare.

C'est ainsi que la souris se retrouva faire la conversation tout un long demi-trajet à un jeune homme timide de la comptabilité* qui riait nerveusement à ses blagues tandis qu'elle se démenait pour décoincer l'atmosphère.

La souris raconta ça à personne en rentrant chez elle. Car oui, la souris vit avec personne. Donc personne l'attend quand elle rentre tard le soir. La souris raconta ça à personne et personne lui dit :

« Souris, souris, souris... Réfléchis... Un gars de la comptabilité... Timide... Pas très bien dans sa peau... Imagine, y'a une souris comme toi qui lui adresse la parole... Mais imagine ! Enfin, c'est comme tu veux, mais je serais toi, j'encouragerais pas trop. Ce serait cruel qu'il se fasse des films. »

Personne, c'est un peu la conscience de la souris, parfois. Ou sa cervelle de substitution.

Enfin le jeune homme de la compta se contentait désormais d'adresser de temps à autre la parole à la souris entre deux longueurs.

Rapidement, parce que la souris nage plus vite que lui.

Jusqu'à ce soir où il l'attendit à la sortie des douches.

« Souris, tu veux qu'on rentre ensemble ? »

Et là, la souris eut comme un gros sentiment de déjà-vu.

Abin non, j'ai prévu de prendre un autre train, en fait. Un mieux. Plus rapide. Direct. Un qui ne s'arrête pas dans ta ville. C'est celui-là que je vais prendre. Pas le même que toi. Alors non, en fait.

Oui. J'ai déjà un autre train. A la réflexion, c'était vraiment ce qu'il y avait de plus approprié à répondre.

*Pour des raisons de respect de la vie privée, les noms et les professions ont été changés.

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La souris continuait donc d'attendre son train, consultant un peu trop fréquemment sa montre, se penchant un peu trop souvent vers le panneau d'affichage, tandis que le dragueur de gare tentait vainement quelques questions indiscrètes aussitôt contrées par un flou, suivi de leur retournement.

La conversation naviguait mollement entre deux eaux, la souris apprenait plein de trucs dont elle n'avait cure sur la vie du dragueur : oui, elle voulait savoir où il habitait, s'il avait une petite amie, où il travaillait, où mais où exactement, si c'était un bon job, si le patron était sympa, ah les CDD c'est vraiment pas cool, à qui le dis-tu, ce qu'il aimerait faire à la place, ce qu'il avait de prévu pour la soirée, ce qu'il attendait là. Elle en profitait pour terminer son dîner, et le dragueur de gare en était réduit à commenter les faits et gestes de la souris pour entretenir un semblant d'illusion de contact personnel avec elle.

Il en était par exemple arrivé à l'ébouriffante conclusion que si la souris mangeait, c'est qu'elle devait avoir vraiment très faim : pour un dragueur à la noix, une jeune fille qui mange une pauvre barquette de lentilles, c'est une jeune fille qui a une faim de loup : d'ordinaire, les jeunes filles ne mangent pas, voyons. Et peut-être même soif, d'ailleurs, puisqu'elle venait de sortir sa petite bouteille d'eau. Aussi en arriva-t-il à cette charmante proposition :

« Je peux te prêter ma salive, si tu veux. »

La souris se figea un instant, avala difficilement la sienne, réprima une nausée. Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Non, merci, ça ira. Elle adressa un écarquillement d'yeux effarés au monsieur derrière la vitre, pour partager avec lui ce moment unique : oui, en effet, c'est un sacré boulet. Pas méchant, mais boulet. C'est l'inconvénient ultime, avec les dragueurs à la noix : s'ils ne parviennent pas à accéder par la parole à votre intimité, leur dernière ressource pour le faire, c'est de vous écoeurer franchement. Là, c'est sûr, touché. A tous les coups.

Oh, oui, il finit bien par être affiché, le quai d'où partit ce fichu train, emportant la souris vers d'autres horizons... Mais c'est fou ce que les minutes qui restaient parurent longues.

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