Du genre souris

Publié le par La Souris Blonde

Je ne sais plus si c'était ces derniers jours où il faisait une chaleur de fer à souder ou ces autres jours derniers où il pleuvait tu pouvais plus vraiment faire la différence si t'étais tombée dans la Loire ou si t'étais encore sur la rive, mais en tous cas la souris était à vélo.

 

Ah tiens, un indice : ce devait être pendant les jours torrides, vu que la voiture à côté de la souris au feu avait sa fenêtre ouverte et que de celle-ci jaillissaient à flux continus de vigoureux encouragements concernant la souris, son courage, sa vaillance à faire du vélo par ce temps, exclamations par lesquelles la souris s'est sentie flattée, mise en valeur, incroyablement regonflée agacée.

 

Agacée au point de n'évoir pas répondu, ce qui, vous le reconnaîtrez, est super impoli de sa part, vu que c'est très très impoli de ne pas répondre aux inconnus qui vous abordent dans la rue, comme votre maman vous l'a très certainement appris. Mais alors agacée pourquoi exactement ? N'est-ce point agréable de se faire complimenter sur sa sporticitude souricesque à un feu rouge par deux automobilistes inconnus ?

 

La réponse est : trouveriez-vous agréable d'entendre commenter la moindre de vos actions lorsque vous êtes dans l'espace public ?

 

Hm. Bon. Vous commencez à comprendre.

 

Mais alors, on a plus le droit de rien dire ? C'est interdit les compliments ? On peut plus engager la conversation avec des inconnus dans la rue ?

 

Non, c'est pas interdit, et comme je suis une souris généreuse, je vais même vous aider en vous fournissant un petit outil très simple, que vous pouvez emporter partout avec vous et qui vous aidera à savoir exactement quand vous pouvez y aller et quand fermer votre grande gueule.

 

(Ami lecteur, la suite s'adresse au dragueur ou à la dragueuse de rue qui sommeille en chacun de nous ; si tu ne te sens pas concerné-e à la première personne par le petit tuto qui suit, j'espère que tu le trouveras néanmoins instructif, grâce à ta grande ouverture d'esprit et curiosité intellectuelle.)

 

Prenez la phrase que vous vous apprêtez à adresser à l'inconnu-e, et posez-vous simplement la question :

 

L'aborderiez-vous de la même façon si c'était une personne qui ne vous plaisait pas ?

 

Si la réponse est non, alors il y a fort à parier que ce que vous vous apprêtez à faire soit intrusif et/ou déplacé.

 

Oh, je vous entends déjà crier d'ici : mais souris, si on l'aborde, c'est justement parce qu'il-elle nous plaît ! Bien sûr qu'on l'accosterait pas, si il-elle nous plaisait pas (rires gras, regards de connnivence) !

 

A ceci je répondrai d'abord que si, bien sûr, il vous arrive tout à fait d'aborder des gens qui ne vous attirent pas dans la rue : pour demander l'heure, ou votre chemin, ou une cigarette par exemple (je parle évidemment des situations où vous cherchez vraiment l'heure, votre chemin, une cigarette, et pas un prétexte). Et dans ce cas, le genre de la personne que vous abordez importe peu : vous vous adresserez à peu de choses près de la même manière à un homme ou une femme, parce que là n'est pas l'enjeu.

 

Et c'est précisément là que l'on touche le fond du problème. Votre phrase d'accroche serait déplacée si vous l'adressiez à une personne lambda ? C'est vraisemblablement qu'elle est déplacée tout court. Or quelle est la différence entre une personne lambda et cet-te inconnu-e avec qui vous vouliez engager la conversation ? Cet-te inconnu-e vous plaît. Autrement dit, vous considérez que le fait qu'il-elle vous plaît vous autorise à lui parler d'une manière qui vous semblerait, sans cela, avec évidence, irrespectueuse. Vous avez pris votre attirance pour cette personne comme un permis de vous affranchir d'une des règles les plus élémentaires de la vie en société : le respect de l'autre dans l'espace public.

 

Ce n'est pas un très bon début.

 

Donc mon conseil de souris sera : si vous pouviez dire la même chose à n'importe qui, fût-ce à votre grand-mère, allez-y ; sinon, abstenez-vous. Si vous voulez faire la connaissance d'une personne que vous croisez dans la rue, commencez par vous adresser à elle de la même manière qu'à une personne qui ne vous intéresserait pas sexuellement (ou romantiquement d'ailleurs). Tiens, faisons simple : commencez par l'aborder comme une personne. Il sera bien temps, ensuite, une fois que vous serez passé du statut d'inconnu à connu, de glisser lentement vers le processus de séduction. Ce qui a en outre l'énorme avantage de vous permettre de vérifier que la personne vous plaît toujours après un petit bout de discussion ; et l'autre énorme avantage que si la drague ça marche pas, eh beh peut-être vous vous serez fait un-e ami-e.

 

Bon. D'accord. Fin du tuto drague, début de la partie ardue. Vous aurez remarqué que j'ai soigneusement neutrisé mon petit tuto, parce qu'après tout il n'y a pas de raison en droit que la drague de rue maladroite soit réservée aux hommes qui aiment les femmes, donc j'ai fait en sorte que toutes les autres possibilités puissent s'y reconnaître. Mais là, va bien falloir genrer un peu.

 

Quid de ceux qui font des commentaires aux femmes dans la rue sans intention de les aborder ou de les draguer davantage, juste comme ça, pour le plaisir ? Plaisir partagé, hm ? Puisque ce sont des compliments, n'est-ce pas ? Alors la question est : ça vous arrive souvent de crier des commentaires aux cyclistes de genre masculin aux feus rouges ? ça vous est souvent arrivé d'en être témoin ? Hommes cyclistes, en avez-vous reçu beaucoup ?

 

J'entends d'ici une partie du lectorat masculin crier : moi, moi j'en veux des compliments aux feux rouges par des inconnu-e-s !

 

Cette partie du lectorat masculin commet ici une première faute de raisonnement, faute dite du "moi ça me dérangerait pas qu'une femme me viole" : on suppose ici que le compliment viendrait nécessairement d'une personne qui nous plairait aussi. Supposez donc deux petites secondes que ce ne soit pas le cas. Non, soyons sérieux, supposez-le honnêtement. Voilà. ça vous met moins à l'aise, déjà, un commentaire sur votre personne de la part de quelqu'un qui ne vous plaît pas (voire, soyons fous, pas du tout : laissez ici libre cours à votre imagination). C'est pourtant ce qu'il faut envisager ici. Et ce que ça révèle, ce n'est pas que les personnes moches n'ont pas le droit de complimenter en public, mais que si faire des commentaires sur le physique des inconnu-e-s dans la rue n'est tolérable que de la part des gens plaisants, c'est peut-être que ce n'est pas tolérable du tout.

(Je précise au cas où ce ne serait pas évident que les notions de moche / plaisant employées ci-dessus sont pour moi des catégories hautement relatives et problématiques.)

 

Cette partie du lectorat masculin commet en outre une seconde faute de raisonnement, faute dite du "ça m'est jamais arrivé, j'aimerais bien essayer". Et certes, qui ne serait pas tenté par l'expérience ? Un compliment, c'est toujours bon à prendre, non ? Mais ce que l'on vous propose, à vous morts de soif des compliment, ce n'est pas un compliment de temps à autre, non : c'est être apostrophé souvent et beaucoup. C'est avoir à fixer chaque feu rouge dans le rouge de l'oeil en espérant que vos voisins de patience ne vous remarquent pas, parce que dans le cas contraire ils pourraient commencer à commenter votre apparence ou vos actes. Ce que l'on vous propose, c'est une vie où tous vos agissements et apparitions en public sont sujets à commentaires.

 

ça vous tente toujours ?


Hommes, si c'est le cas, rien de plus simple : mettez une jupe. Cela vous fera instantanément traverser la barrière, et rejoindre la grande et joyeuse famille de ceux dont n'importe qui se sent autorisé à commenter l'apparence à haute voix dans les lieux publics. Comment ça, vous voulez pas ?

 

On voit apparaître ici une sorte de règle bizarre avec les compliments : leur valeur est inversement propotionnelle à leur quantité. Ce n'est même pas qu'un compliment fréquemment répété perd de sa valeur, non : sa valeur s'inverse carrément. Un compliment rare, c'est précieux ; des compliments tout le temps, étrangement, ça prend quasiment exactement la même valeur que des insultes, et c'est ressenti pareil : comme une agression, un truc qui met mal à l'aise, quelque chose d'humiliant.

 

Car ce "compliment trop souvent" - typiquement celui qui vous est crié d'une voiture arrêtée à un feu rouge, mais aussi celui qui vous est fait comme un cheveu sur la soupe dans un contexte professionnel -, outre qu'il vous réduit à votre physique, n'est le signe de rien d'autre que d'une situation où tout ce que vous êtes ou faites dans l'espace public peut être ouvertement commenté par autrui ; que le jugement soit positif ou négatif importe alors peu : c'est le jugement qui compte, il vous renvoie à un statut d'objet de jugement, c'est-à-dire quelqu'un dont la présence dans l'espace public est discutable. En commentant l'apparence ou les actes d'une femme inconnue dans un lieu public, ce qui lui est signifié, c'est que cet espace n'est pas son espace, qu'elle n'y est pas légitime, qu'elle n'y est à la rigueur tolérée qu'à condition de se soumettre au jugement permanent qui sera porté sur elle.

 

Avouez qu'il y a de quoi se sentir intranquille.

 

Et pour ceux qui demanderaient : à peu près comme toutes les femmes (je m'avance un peu, mais si vous avez un doute sur cette généralisation, demandez à la femme la plus proche de vous), je ne vais pas dans la rue pour regonfler mon ego. Je ne prends pas mon vélo pour récolter des compliments. Je vais dans la rue parce que j'ai à faire, et je prends mon vélo pour aller quelque part.


Un peu comme, vous savez... un peu comme un homme, finalement.

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Giusepe 09/10/2014 00:08


Ciel, la souris !