Le dragueur naturopathe

Publié le par La Souris Blonde

    Une fois encore, c’est la souris qui a fourni sans le vouloir un moyen d’engager la conversation à un dragueur à la noix.

    Oh, fort innocemment, pourtant. Et sans pouvoir imaginer une seule seconde que son comportement était une invitation. En ce moment, la souris tousse. Une vilaine petite toux sèche qui la secoue et la malmène du matin au soir. Et ce soir-là, donc, il y a peu de jours, en prenant le train de banlieue, la souris toussait à son habitude, discrètement, frileusement recroquevillée sur son siège.

    Hm. Comment dire. Un homme pas très jeune, pas très mince et visiblement pas très propre (c'est important la propreté pour choper des souris, tous les chats vous le diront) vint occuper le siège en face du sien. Rien de grave, jusque-là, mais l’inconnu sortit bientôt un méchant morceau de papier plié en quatre, et commença ostensiblement à dessiner la souris. Malédiction. La souris avait déjà été photographiée dormant, la voilà croquée toussant. Sans doute espérait-il l’amener à s’intéresser. Peine perdue. La souris regardait à gauche, à droite, les paysages noircis de banlieue nocturne que traversait le train tardif. Ses quintes de toux se faisaient, sous le coup de l’agacement, un peu plus fréquentes, plus rapides, plus sèches. Elle espérait ainsi signifier à son Michel-Ange de la RATP que la situation la gênait.

    Alors qu’en fait, pauvre ingénue, elle lui fournissait sans le savoir matière à palabrer.

    L’inconnu ne fut pas long à rompre le silence. Délaissant son papier sur lequel s’étalait furtivement une esquisse fort maladroite et stéréotypée, il dit à la souris qu’il lui aurait bien volontiers proposé un remède contre la toux.

    La souris, ennuyée d’avoir troublé la quiétude de cette banlieusarde et ferroviaire odyssée, se recroquevilla un peu plus et laissa dire.

    L’homme se mit à parler tisanes, miel, romarin, sauge. A quoi la souris préféra le prévenir tout de suite qu’elle avait déjà un fournisseur de recettes de grand-mère en la personne de sa grand-mère, et un fournisseur d’herbes aromatiques diverses garanties 100 % bio en la personne de son grand-père.

    Mais le fort motivé rebouteux ne se formalisa pas de la comparaison, et enchaîna sur différents remèdes qui flottaient entre le magnétisme, la naturopathie, et autres médecines douces ou alternatives, tout en soufflant à grandes vagues une haleine qui en disait long sur leur efficacité. La souris luttait contre la nausée, ses quintes de toux se multipliaient. La plus violente d’entre elles lui inspira alors une idée fulgurante, au moment où l’homme entamait un chapitre sur les bienfaits du régime végétarien.

    Elle lança, comme ça, l’idée que de toutes façons, elle n’en était plus là. Ah bon ? fit l’homme vaguement intrigué. Non, répondit la souris. J’ai un cancer du poumon.

    Que tous les malades, leurs familles, les petits-enfants de leurs petits-enfants veuillent bien m’excuser. Je sais, oui, je sais que j’ai par moments un humour vraiment pas drôle. Mais que voulez-vous, c’était la fête des morts ; et puis la fin justifiait les moyens, car le médecin en herbes parut un moment assommé par cette défense inattendue.

    Il se ressaisit pourtant, et se lança dans un grand morceau de bravoure incluant en vrac les téléphones portables, les fours à micro-ondes, la pollution de l’air, le réchauffement climatique et le on-va-tous-mourir.

    Cherchant à endiguer le flot dont le ton montait, la souris ébaucha un quart de sourire sur son visage blafard de nouvelle cancéreuse, et dit que de toutes façons, comme le disait Épicure, quand on a bien vécu, on n’a pas peur de mourir. Histoire de signaler, comme ça, en passant, que ce n’était pas parce qu’elle était atteinte d’une maladie mortelle qu’elle allait se jeter dans les bras du premier charlatan venu.

    Mauvaise idée. « Ah bon, vous êtes une épicurienne ? » dit-il avec une lueur lubrique dans les yeux. Flûte. Encore un qui ne connaît d’Épicure que la mauvaise réputation que lui ont faite les pères de l’Église.

    La souris ne se sentait pas d’humeur à faire un cours sur l’Épicurisme, le vrai, le beau, celui qui prône les plaisirs simples et la modération, à un homme qui portait si bien le casque à boulons. Le train arrivait à destination. Les portes s’ouvrirent dans un couinement gracieux, et la souris sauta légèrement du wagon qui achevait sa course.

    La mort me rattrapera forcément un jour ; mais du dragueur naturopathe, je fus bien vite hors de portée.

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mobi4 14/11/2006 16:01

Et que se passerait -il si la souris" tombait " ( quelle chute ce fut!! ) un jour de chance ou de perdition sur un dragueur à la noix capable de la séduire
de la transporter
de la faire réver
ou  PIRE : de la faire rire ? 
damned !!!!!!
Accepterait elle de vivre ce "carpe diem "
En sachant à l'avance que la porte de leur avenir toute condannée qu'elle est dès le départ ne pourrait s'ouvrir que sur les ténèbres et les mystères -charmants  toutefois-C  possibles -mais  les souris aiment la clarté et la liberté ...leur petite taille fait qu'elles ont aussi besoin d'air et d'espace  ... l
 

La Souris Blonde 14/11/2006 17:54

Mais ce serait une autre histoire... Et qui n'a pas sa place ici.

Alexis 13/11/2006 19:30

Un mot : excellent !Alexis

Jean Christophe Bataille 09/11/2006 23:19

Les naturopathes sont des charlatans dont la formation (exclusivement en Suisse) ne dépasse pas 8 mois. C'est peu par rapport à médecine ... Confie-lui ton corps de rêve pour tout ce que tu veux mais pas pour ta santé. Docteur Bataille.

La Souris Blonde 11/11/2006 16:44

Et en Suisse, on leur apprend les bienfaits du chocolat?

ka 08/11/2006 10:41

il y a de vrais rencontre aussi ?http://le-monde-de-julien-sans-tabou.over-blog.com/

- 07/11/2006 12:48

Moyen, l'idée du cancer, et après on dit que les hommes sont lâches...

La Souris Blonde 11/11/2006 16:45

N'est-ce pas? Je trouve aussi que c'était très moyen. Voire limite glauque. Voire pas drôle du tout. Que veux-tu, on ne se refait pas!