L'air emprunté dans son étroit costume sombre, grand, très grand, pas loin de deux mètres de haut sans doute, il est ce
jeune homme qui croise aux abords de la place de la Madeleine en fin d'après-midi et vous adresse la parole de façon impromptue - audacieux sans cesser d'avoir l'air emprunté :
"J'ai une chance avec vous, mademoiselle ? Une toute petite chance ?"
L'approche est modeste, presque trop : au premier "j'ai une chance ?" qui semblait audacieux, l'ajout d'"une toute petite
chance" semble impliquer que le jeune homme ne croit pas trop lui-même en ses espérances et donne au tout un air de demander l'aumône, un aspect orphelin perdu qui joue bizarrement avec l'entrée
de jeu très saut à l'élastique.
N'empêche, c'était mignon. Poli, d'abord. Le jeune homme demande une autorisation de draguer avant de passer à l'action. C'est rare, puisque la caractéristique du dragueur de rue est de passer
outre. Passer outre, verbe intransitif en langue dragualanoisienne, puisqu'il admet tant de compléments (votre humeur, votre statut marital, votre manque d'envie, votre train à prendre, votre NON
sans équivoque) qu'aucun n'est finalement nécessaire. Là, non : plutôt que de jetter son énergie contre votre gré, notre dégingandé prend la peine d'installer les conditions du dialogue, en
vérifiant qu'il peut au moins avoir lieu. A prendre ou à laisser, il vous donne le choix sans exiger de raisons de garder votre porte fermée.
Touchant, ensuite, sentimentalement parlant. Si vous dites oui, vous savez de quoi il sera question : le jeune homme vous demande explicitement de lui laisser une chance de vous séduire. Sans
appuyer, il met donc d'entrée de jeu le sujet sur le terrain, tout en esquissant un mouvement de retrait comme par anticipation de votre refus.
Et puis, mais quelle originalité : au lieu de commencer par un compliment, au lieu de tout focaliser sur votre personne, l'interminable jeune homme ose se mettre en jeu lui-même. Il vous demande
de le mesurer, comme ça, à vue de nez : chance ? Pas de chance ? C'est votre avis sur lui qui est en jeu avant tout, pas son envie de vous (qui est sous-jacente, certes, puisqu'il vous demande,
mais non formulée, et c'est délicat). Il ne cherche pas à forcer votre intimité, mais à éveiller votre attention. Regardez-le d'un peu plus près. Allez-vous lui laisser sa chance
?
La souris lui a dit non, avec un grand sourire, d'abord parce qu'elle est déjà prise, sa chance, ensuite parce qu'elle
était en retard pour aller manger des glaces avec une très bonne amie, ce qui est sacré.
Sans cela... La souris se serait sans doute arrêtée, juste pour le plaisir, pour voir comment il allait l'employer, cette toute petite chance.
Lundi 31 août 2009
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