En passant par la Lorraine, avec mes sabots

Publié le par La Souris Blonde

Telle un Cyrano en blonde, un d'Artagnan des rongeurs, un Don Quichotte à grandes oreilles, la souris ne recule jamais devant le nombre des adversaires. Après la rencontre avec les deux cyclistes à la noix, la rencontre avec les trois capitaines à la noix. En attendant la très demandée rencontre avec quatre-vingt chasseurs à la noix.
Mais on va commencer par trois, hein.

En passant par la Lorraine avec mes sabots

En passant par la Lorraine avec mes sabots
Rencontrai trois capitaines, avec mes sabots dondaine
Oh, oh, oh ! avec mes sabots

D'emblée, la donzelle mise en scène par cette comptine se met en situation de danger. En effet, n'est-elle pas sortie de chez elle ? Et pour quoi faire, je vous le demande : pour marcher ! Sur des routes fréquentées ! Avec des sabots ! Autant dire que la rencontre avec les trois capitaines, c'est quasiment elle qui l'a provoquée.
Circonstance atténuante, néanmoins, à cette entrée en matière quelque peu ambiguë : les sabots, justement. Petite indication sur la tenue vestimentaire qui, sauf peut-ête pour quelques militants de la FNSEA, n'a rien d'érotique. Si la donzelle avait chanté "avec mes sandales compensées", là, oui, sans doute, on aurait pu l'accuser de faire le trottoir, pardon, le bas-côté. Mais cette demoiselle-ci n'est visiblement pas de celles qui se promènent avec un T-Shirt avantageux affichant des traces de mains, "je suis célibataire" ou "blonde, et vous?".
On peut donc émettre l'hypothèse généreuse qu'elle est sortie de chez elle parce qu'elle avait à faire et non pour se faire aborder. Hypothèse qu'aucun dragueur à la noix ne lui accordera, certes, mais continuons.

Rencontrai trois capitaines avec mes sabots
Rencontrai trois capitaines avec mes sabots
Ils m'ont appelée "Vilaine", avec mes sabots dondaine
Oh, oh, oh ! avec mes sabots.

L'entrée en matière des trois capitaines est on ne peut plus classique, sobre, efficace : commencer par une remarque désobligeante. Quand bien même le terme de "vilaine" n'est pas employé ici dans le même sens que dans nos cours de récréation, mais plus vraisemblablement dans celui de "paysanne", il est clair que dans la bouche de nos trois capitaines ce n'est pas flatteur.
Par cette apostrophe, ils jouent sur deux tableaux à la fois : d'une part, ils se placent dans une position de supériorité sociale qui leur assure une certaine autorité, on ne sait jamais, ça peut toujours servir, renforcée par le fait qu'ils sont nombreux et elle seule. D'autre part, en vexant la donzelle, ils la forcent à s'arrêter et à leur prêter attention bien plus efficacement que s'ils avaient dit "vous êtes charmante, mademoiselle", "c'est à vous ces beaux yeux" ou encore "vous habitez chez vos Allemands?", qui n'auraient sans doute récolté qu'un haussement d'épaule.
Alors que là, elle court, elle court, la demoiselle :

Ils m'ont appelée "Vilaine", avec mes sabots
Ils m'ont appelée "Vilaine", avec mes sabots
Je ne suis pas si vilaine, avec mes sabots dondaine
Oh, oh, oh ! avec mes sabots

En prenant la peine de répliquer aux quolibets, la jeune fille entre pleinement dans le jeu des dragueurs à la noix. Elle montre qu'ils l'ont touchée sur un point sensible, par le seul fait qu'elle cherche à se défendre, même si elle affecte un ton détaché.
Comme quoi, se conduire comme un goujat, ça paye. Les trois capitaines ont dû aller prendre des leçons sur FTS.
En définitive, c'est un tour de force : la jeune fille se retrouve à faire son auto-promotion devant ses dragueurs, à argumenter pour prouver qu'elle est séduisante, bref à les aguicher elle-même en cherchant à les rendre jaloux :


Je ne suis pas si vilaine, avec mes sabots
Je ne suis pas si vilaine, avec mes sabots
Puisque le fils du roi m'aime, avec mes sabots dondaine
Oh, oh, oh, avec mes sabots

La mention du "fils du roi", qu'on peut assimiler à un "je ne suis pas libre", correspond à un dernier effort de défense : si elle ne veut pas se laisser séduire, ce n'est pas parce qu'elle est laide ou blasée, mais parce qu'elle a déjà quelqu'un.
Argument quelque peu chaussé de gros sabots, certes, mais manifestement la jeune fille parvient à poursuivre son chemin pour cette fois.

Je censure volontairement les quatre derniers couplets, qui accréditent la thèse selon laquelle les femmes croiraient au prince charmant, et constituent à mon avis une tentative de décrédibilisation grossière de cette demoiselle certes un peu bécasse, mais pleine de vertu.
Donc, cette chanson a été écrite par un dragueur à la noix plein d'acrimonie après avoir été rembarré par une lorraine.
CQFD.

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Odin 09/08/2006 09:01

Voilà un manque flagrant d'aérodynamisme pour le moins malheureux.
Ceci étant posé, je ne peux qu'approuver ta cohérente interprétation lorrainnesque (si si, je t'assure) mais j'aurais plutôt cru qu'elle avait été écrite par trois dragueurs à la noix, capitaines de surcroît (fichtre, je n'arrive jamais à me rappeler de " l'aurtaugraffe corèkt" ) qui auraient tenté" vainement de se mettre dans le peau de cette charmante damoiselle...
(Oui, "dans la peau" n'est pas l'endroit ou les hommes essayent généralement d'arriver, mais sait-on jamais que des mineurs parcourent cette page... )

Grenouille 08/08/2006 23:49

J'adore.
Je compte sur toi pour un commentaire de "En revenant de Nantes la digue la digue" demain ;)

La Souris Blonde 09/08/2006 00:09

Ah non. La souris a de grandes oreilles, comme l'Alsacienne. Nantes, c'est beaucoup trop loin.