Celui-ci était bien accroché. Depuis un moment déjà il suivait la souris blonde dans la rue, essayant d'attirer son attention en lançant inlassablement des compliments sucrés, comme un pêcheur lance et relance sa ligne, donc son hameçon, donc son appât, espérant qu'à un moment ou un autre cette foutue truite morde enfin. A la pêche, la patience paye. Et sur quoi complimentait-il ? Au hasard, les yeux. Ton père c'est un voleur, etc. Oui, certes, mon père est un voleur, mais ça n'a rien à voir avec le sujet, enfin ! Pourquoi toujours les yeux ? C'est qu'on a dû leur dire, aux dragueurs à la noix, un jour, dans leur jeunesse, que faire d'entrée de jeu un compliment sur la partie la plus charnue de l'anatomie d'une demoiselle, ça ne se faisait guère, voire, ça risquait de ne pas avoir l'effet escompté. Il y a des compliments auxquels on ne dit pas merci, allez savoir pourquoi. Il y a bien sûr toujours quelques kamikazes pour tenter, certes, mais je ne parle pas des kamikazes. Donc, les yeux. ça fait bien, les yeux. D'abord, c'est une partie "noble" de l'individu. Pas un bas-morceau. C'est associé à l'âme, à l'esprit. C'est joli en peinture (bon, certes, un cul aussi, mais c'est pas la même peinture alors) (comment, les femmes chez Picasso elles ont des yeux sur les fesses?). C'est expressif, plein de passions, de pensées, de sentiments. Du coup, complimenter sur les yeux, c'est montrer que l'on s'intéresse à la beauté intérieure, et pas seulement à l'enveloppe charnelle et charnue. Peu importe que l'on n'ait jamais vu la demoiselle que de dos : l'intérêt affiché pour la beauté intérieure n'a en aucun cas besoin d'être de bonne foi. Evidemment, personne n'est dupe. Témoin cette campagne pour une marque de lingerie qui jouait explicitement sur ce que dénotent "les yeux". ça avait donc commencé par "Mmm, bozyeux", et puis le dragueur patient creusait le filon : mon regard l'avait transpercé, il n'en avait jamais vu des bozyeux comme ça, et puis comme ils brillent, etc., etc. La souris blonde finit par pivoter sur ses talons, montrant enfin à celui qui la suivait son visage masqué par d'énormes lunettes noires. Et comment t'as fait pour les voir, mes beaux yeux , dis-moi ?
Comme dit le petit Nicolas, dans le bouillon, il y a des yeux.