Tiens, c'est curieux comme ils me dévisagent tous, ce matin, sur le chemin de la gare. Avec une insistance vraiment particulière. J'ai une grosse trace de dentifrice
sur le menton, ou quoi? Ah, c'est peut-être à cause de...
"Attention mademoiselle, vous avez pris un sacré coup de soleil."
Voilà. Et non, perdu, c'est pas un coup de soleil, c'est une allergie. Juste le matin de mon départ, oui, histoire d'avoir l'air de revenir avant même d'être partie. Original, non, en cette
saison? C'est nouveau, c'est le coup de soleil prêt-à-porter, on prend son coup de soleil avec soi pour partir en vacances, ça gagne du temps et on est tranquille. Enfin tranquille, façon de
parler. 100 mètres plus loin, un autre :
"Oh, pas maaal, le coup de soleil ! Vous êtes rayonnante comme ça !"
OK, ils se sont donné le mot. Ou plutôt non, je leur ai donné le mot. Parce que la couleur de mon visage est une vraie provocation à la lourdeur, c'est vrai, depuis que je me suis passé cette
fichue lotion rafraîchissante sur le visage et que ça a commencé à brûler comme garrigue en été, les lapins en moins. Quoique, pas tout à fait sans lapins, à la réflexion, puisqu'en voilà encore
un :
"Eh, mademoiselle, faut mettre de la crème ! Surtout avec une jolie peau comme la vôtre, hein ! Vous avez besoin de quelqu'un pour vous la passer ?"
Pfff... Même pas fichu de faire la différence entre un coup de soleil et un oedème facial. Alors que c'est facile : le coup de soleil, on est roucge coucher de soleil partout partout et ça brûle
; l'oedème, on est rouge tomate trop mûre partout partout et ça brûle, mais on voit les traces du coton, et aussi, ça gonfle. Pas que mon visage qui commence à me gonfler, d'ailleurs, vu la
régularité navrante avec laquelle les noix tombent dans mon panier ce matin :
"Et sous la petite robe, c'est pareil ?"
ça m'apprendra à utiliser des produits non testés sur les animaux. Parce que c'est bien joli comme pub, les produits non testés sur les animaux, mais du coup, c'est moi qui joue le cobaye. C'est
peut-être une allergie aux noix que je fais, d'ailleurs ? Ah non, aux algues. C'était une lotion aux algues. Et à dieu sait quelle cochonnerie en prime. Et comme les cochonneries attirent les
cochonneries, 50 mètres plus loin, un autre, toutes dents dehors :
"Tu sais que t'es craquante, toi, avec ce coup de soleil ? J'ai envie de te croquer toute crue..."
Ben voyons ! Mon grand, si tu aimes le goût de la pommade cicatrisante... Marrant qu'ils trouvent tous ça si appétissant, moi, ce matin, devant ma glace, j'ai plutôt poussé un cri d'horreur. Et
dire que j'utilise cette lotion depuis plus de deux mois. Alors pourquoi cette réaction écarlate juste le matin du départ ? Une trahison. C'est une trahison. Le cheval de Troie destiné à fournir
des accroches de conversation niaiseuses à tous les dragueurs à la noix de mes vacances, aussi sûrement qu'un panneau clignotant. Et comme à la longue c'est vaguement répétitif, le suivant monte
en puissance :
"Raaah, ce que t'as l'air chaude, toi, avec ton coup de soleil... Mmm, c'est chaud, c'est chaud..."
Ouhlà, c'est vrai que l'atmosphère devient vaguement étouffante, là. Gargl... Et si mon oedème gagne la gorge, si je suffoque, si je commence à m'évanouir et à lui clamser dans les bras, je suis
sûre qu'il trouvera encore ça super sexy. Blette et sexy, le nouveau slogan de mon été.
Mais bon sang, le rouge, c'est couleur détresse, non ? Ou bien couleur chiffon pour exciter les taureaux ?