La poutre dans l'oeil du voisin

Publié le par La Souris Blonde

Mais voilà, cette histoire d'yeux dans le café, c'est quand même drôlement louche. Pourquoi les yeux ? Pouquoi le café ? Pour le café, c'est facile : c'est un excitant bien connu. Mais les yeux ?

On avait tenté une première explication ici. Mais la souris d'aujourd'hui ricane avec hauteur des balbutiements théoriques de la souris de jadis. Non, cette démonstration n'était pas assez concluante, c'est pourquoi il est urgent de revenir sur les véritables et profondes causes de pourquoi les yeux.

Et pour cela, remontons quelques années en arrière. Au début du livre II de La Chartreuse de Parme, le jeune Fabrice del Dongo se trouve dans un foutu pétrin. Compromis dans un assassinat pour une sombre histoire de fesses, il s'est enfui comme un lapin, puis laissé prendre comme un bleu, et se retrouve alors prisonnier dans une grosse tour juchée sur une autre grosse tour - autrement dit, il est pas sorti de l'auberge, le Fabrice. Or l'aubergiste... Ou plus exactement, la fille de l'aubergiste. Fabrice la croise tandis qu'on le mène vers son cul de haute-fosse. Ils se sont croisés trois fois dans leur vie, ils n'ont pas échangé trente mots (lui 23-elle 0, joli capot), et pourtant c'est le coup de foudre. Pourquoi ? Mais à cause des yeux, bien sûr !

Ouh, c'est fou tout ce qu'ils voient dans leurs yeux réciproques, ces deux-là. Tiens, c'est bien simple, il suffit d'un échange de regards de quelque secondes pour qu'ils se connaissent jusqu'au fond de l'âme. Au premier coup d'oeil, Clélia a compris quel jeune homme fin, courageux et digne est Fabrice, malgré sa solide réputation de débauché vulgaire ; au premier coup d'oeil Fabrice a saisi toute la tendresse et la sensibilité dont est capable Clélia sous ses airs de bêcheuse frigide.

Par la suite, nos deux zyeuteurs parviennent à se voir depuis deux fenêtres éloignées, se faire des petits signes, tout ça. Autant dire que c'est pas la fête à la discute. Mais heureusement, il y a les yeux ! Eh oui, de simples regards échangés leur permettent de longues et complexes conversations, bien plus que leurs moyens de communication rudimentaires. En plus, ce qui est pratique avec les regards, c'est qu'il n'y a jamais de malentendus. Non, jamais. Les yeux sont toujours parfaitement clairs et sans ambiguïté, même pour dire des choses très très subtiles. C'est fou, ça.

En fait, les échanges de regards entre Clélia et Fabrice incarnent à la perfection le mythe romantique de la communication directe par affinité entre les âmes : deux personnes qui sont tellement destinées l'une à l'autre qu'elles n'ont même pas besoin de se parler, ni pour se connaître, ni pour se comprendre. Le seul contact de leurs yeux suffit à vérifier qu'ils se conviennent autant que le cylindre au trou rond et le cube au trou carré dans les jouets d'enfants. Et, par conséquent, qu'ils ne peuvent vivre l'un sans l'autre.

Du coup, on comprend rapidement que Fabrice et Clélia vont être très malheureux. Mais ce n'est pas notre problème aujourd'hui. Revenons-y, d'ailleurs, à notre problème. Quel rapport entre la cristallisation stendhalienne et les dragueurs à la noix ?

Mais précisément, tout est là. Un dragueur à la noix, c'est quelqu'un qui vous croise pour la première fois, qui ne vous a jamais vue, qui vient d'accorder, à tout casser, trois grosses secondes à l'examen global de votre petite personne, et qui tient néanmoins à vous persuader que vous êtes absolument unique à ses yeux, d'abord, et qu'ensuite il est exactement l'homme qui vous convient à la perfection.

Or pour ce résultat, quel meilleur outil que la bonne vieille mythologie romantique du regard ? Parler à une jeune fille de ses yeux, c'est faire appel à cette connexion mystérieuse que le premier regard est censé établir entre deux êtres faits l'un pour l'autre, dès le premier battement de cils, sautant allègrement par-dessus les longueurs traditionnelles par lesquelles les êtres humains font normalement connaissance. Un feu divin, une relation immédiatement disponible, toute bonne, prête à cueillir. La configuration idéale pour le dragueur à la noix, qui est toujours un peu pressé.

Et c'est ainsi plus de vingt fois par jour qu'il se découvre de surprenantes affinités à travers le regard d'inconnues. Voyez, mademoiselle, c'est irrésistible et bien malgré moi, et vous sentez bien à quel point je suis franc, la preuve, je prends des risques : sans même vous connaître, je vous aime déjà tout entière.

Non, vraiment, c'est fou tout ce qu'il dragueur à la noix peut lire dans votre regard, avec un brin de bonne volonté. Pour un peu, même, il vous prédirait l'avenir - il pourrait vous dire, par exemple, presque à coup sûr, que dans moins d'une minute vous serez en train de chercher un prétexte à la noix pour vous débarrasser d'un gros lourd.

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Commenter cet article

ralphy 27/05/2008 19:20

@Cinn : Les pipilles grandissent quand il y a moins de lumière, non ? D'où l'importance des dîners aux chandelles ?

Cinn 26/05/2008 12:10

Les yeux ont une autre importance, reproductivement parlant. Il y a un lien entre la taille des pupilles et l'état d'excitation sexuelle. Donc, si tu as le malheur d'avoir des pupilles plus grandes que la moyenne, la plupart des DALN qui te voient reçoivent inconsciemment le message "cette femelle est dispo pour la reproduction" et consciemment le message du genre "Elle me plaît, cette Clélia qui s'occupe de ses oiseaux, elle est faite pour moi".

La Souris Blonde 27/05/2008 10:38


Et en plus, s'occuper de ses oiseaux, n'est-ce pas clairement un appel à la nidification? Non, décidément, rien à sauver chez cette Clélia.


octave 25/05/2008 00:18

Oui, sauf que selon HB, il y a bien plus que le regard, il y a aussi la geste, et qui ne précèdent de toute façon que plus ou moins bien ingénieusement la parole.Lorsque Fabrice est enfermé dans sa tour, Clélia fait comme si elle s'occupait de ses oiseaux pour attirer son attention à lui, perché un peu plus haut dans les hauteurs de la forteresse de son père...Mais toi souris, dans qu'elle tour est-tu enfermée, et qu'elle faune abreuves-tu ? 

La Souris Blonde 25/05/2008 13:30


Dans une tour d'y voir, évidemment...


ralphy 23/05/2008 23:15

Non, pas dans le mur ! Dans le DALN ou... la machine à café ! ;-)

La Souris Blonde 25/05/2008 13:29


Un DALN mûr, c'est un DALN quand même.


Giusepe 23/05/2008 21:27

Et en plus, c'est votre faute, il ne fallait pas les regarder. Vilaine souris, fermez donc les yeux !

La Souris Blonde 23/05/2008 21:45


Mais si on ferme les yeux, on va dans le mur!